Aujourd’hui, je m’attaque à du lourd : le rapport du Club de Rome encore appelé rapport Meadows. Un document déjà ancien, mais dont on parle encore très souvent, la plupart du temps sans l’avoir vraiment lu. En même temps, il faut admettre que, malgré sa grande notoriété, il ne se dévore pas tout à fait comme un roman.
Enfin, pas de problème si vous n’avez pas encore osé plonger le nez dedans, je l’ai fait pour vous et je vais vous résumer ses messages principaux dans cette nouvelle chronique.
C’est quoi le Club de Rome ?
Un mot tout d’abord sur la genèse de cet ouvrage. Il s’agit d’une étude prospective commandée en 1970 par le Club de Rome à de jeunes scientifiques du MIT (Massachusetts Institute of Technology), un des temples de la recherche américaine.
À ce stade, débarrassons-nous tout de suite du Club de Rome qui est un peu anecdotique ici. C’est un groupe de réflexion fondé en 1968 et composé de personnes parfaitement honorables – scientifiques, économistes, fonctionnaires et industriels issus de nombreux pays – qui a comme ambition d’éveiller la conscience publique sur les problèmes auxquels doivent faire face nos sociétés modernes.
Pas certain qu’il ait atteint son but jusqu’ici (eh oui, le Club est toujours actif !) mais c’est quand même grâce à lui qu’existe le rapport qui fait l’objet de cette chronique.
Le fameux rapport
Nommons maintenant les auteurs de l’étude pour les remercier de leur travail : Dennis L. Meadows, Donella H. Meadows, Jørgen Randers, et William W. Behrens III.
Sollicités en 1970, ils rendent leur copie deux ans plus tard sous le titre évocateur « The limit to growth », littéralement « Les limites à la croissance ». Tollé immédiat dans le monde des économistes orthodoxes et des dirigeants des pays occidentaux qui considèrent alors comme sacrilège l’idée même de questionner la notion de croissance.
Toutes ces personnes bien intentionnées n’auront donc de cesse de discréditer le travail de l’équipe du MIT. Cela n’empêche pas le succès de l’ouvrage qui est traduit dans de nombreuses langues et vendu à quelques dizaines de millions d’exemplaires.
Viendront par la suite deux versions révisées de cet ouvrage (avec seulement trois des auteurs du premier rapport impliqués, William Behrens III n’ayant pas participé à ce travail de révision) : en 1992, sous le titre « Beyond the limits » (« Au-delà des limites », non traduit en français) et en 2004, sous le titre « The limits to growth, the 30-year update » (« Les limites à la croissance, 30 ans après »).
Ce dernier opus est sorti en français, en mars 2022, grâce à la maison d’édition de la Rue de l’échiquier et c’est celui que j’ai personnellement lu avec beaucoup d’attention.
Une modélisation de l’humanité
Quelle est l’approche générale retenue dans le rapport du Club de Rome ? Il s’agit d’une modélisation très ambitieuse puisqu’elle se donne comme objectif de simuler l’humanité et son évolution future.
Pour ce faire, les chercheurs du MIT ont construit un programme informatique nommé World 3 qui prend en compte au mieux l’ensemble des variables qui caractérisent notre civilisation : population globale, superficie et productivité des terres agricoles, utilisation des ressources naturelles, alimentation, production industrielle, capital, niveau de pollution, etc. Le modèle intègre les interactions linéaires ou non entre ces variables à travers des boucles de rétroaction gouvernées par des lois validées à chaque fois par des experts du domaine concerné.
Je vous le concède : tout cela est un peu technique. Mais l’important n’est pas là. Cet arsenal mathématique permet de questionner notre monde et notamment d’analyser les conséquences à long terme de la croissance sur la démographie et les conditions de vie des hommes avec une question centrale : l’approche actuelle nous conduit-elle vers un avenir soutenable ou vers l’effondrement ? Par effondrement, il faut entendre un déclin non contrôlé de la population et du bien-être humain.
Des résultats qui font frémir
Avec World 3, Dennis Meadows et ses collègues ont pu tester des tas de scenarii. Dans l’édition de 2004, une dizaine de trajectoires possibles est décrite pour l’humanité.
Premier enseignement : un scénario dans la continuité de notre approche actuelle de croissance exponentielle de l’économie conduit à un effondrement soudain et brutal au bout de quelques décennies car l’accélération de l’exploitation des ressources naturelles non renouvelables les rend progressivement inaccessibles. Les courbes fournies dans l’ouvrage sont explicites et bien plus parlantes qu’un long discours : elles se cassent toutes la figure au cours du 21ème siècle !
Sur ce schéma, les courbes extraites du modèle de Meadows et al. sont en pointillés et confrontées aux tendances réellement observées en trait plein.
On note que jusqu’en 2010 au moins les prévisions des chercheurs du MIT sont conformes à la réalité.
Je n’ai pas trouvé de résultats plus récents. Pour la suite qui nous attend, croisons fort les doigts !

Conscients que leurs résultats étaient franchement anxiogènes, les auteurs de l’étude ont questionné leurs hypothèses et les ont rendues moins pessimistes. Cela leur a permis de tester toute une série de scenarii plus favorables.
Dans le premier, ils considèrent que les ressources non renouvelables sont illimitées (grâce au recyclage, aux évolutions technologiques, etc.). Cette fois, la pollution devient incontrôlable et conduit à la chute du système.
Qu’à cela ne tienne, ils ont ajouté le contrôle de la pollution. World 3 prédit alors une dégringolade due à une crise alimentaire.
Encore un effort, Dennis Meadows et ses collègues ont adouci leurs hypothèses en supposant successivement une amélioration des rendements agricoles, une préservation de la qualité des terres et une limitation de la population. Malgré cela, patatras, le système se casse quand même la figure plus ou moins rapidement.
Une conclusion implacable
La seule façon d’échapper au désastre est de mettre un énorme coup de frein à la croissance de manière à ramener l’empreinte écologique de l’humanité à un niveau matériellement et énergétiquement soutenable.
Les conditions à remplir pour une telle économie durable sont rappelées par les auteurs : (1) Le taux d’utilisation des ressources renouvelables ne doit pas excéder leur taux de régénération ; (2) Le taux d’utilisation des ressources non renouvelables ne doit pas excéder le taux auquel des substituts renouvelables à ces ressources sont développés ; (3) Le taux d’émission de pollution ne doit pas excéder la capacité d’assimilation de l’environnement.
Dennis Meadows et ses collègues ne définissent pas clairement comment une société durable peut être structurée mais écrivent que des compromis doivent être nécessairement réalisés entre le nombre d’individus présents sur la Terre et le niveau matériel auquel chaque personne peut prétendre.
Ils indiquent également : plus l’économie mondiale mettra de temps à réduire son empreinte écologique et à s’orienter vers la durabilité, moins la planète pourra tolérer d’individus et plus le niveau matériel de ces derniers sera bas. À partir d’un certain point, retard signifie effondrement.
Un avertissement qu’il serait peut-être salutaire de considérer enfin, 54 ans après les travaux de MIT !
Pour celles et ceux qui souhaitent lire l’ouvrage pour se forger une opinion personnelle : Les limites à la croissance – Édition spéciale 50 ans, Éditions Rue de l’échiquier